LGardens Website Design and Content © 2004 by Eric Krause, Krause House Info-Research Solutions (© 1996)
All Images © Parks Canada Unless Otherwise Designated

Researching the Fortress of Louisbourg National Historic Site of Canada
  Recherche sur la Forteresse-de-Louisbourg Lieu historique national du Canada

Gardens In Louisbourg Site

Block One Engineer's Garden at Louisbourg

Les jardins de Louisbourg

RETOUR

Les jardins français du dix-huitième siècle comptent parmi les plus raffinés et les plus harmonieux jamais créés, l'apogée d'un art qui s'est perfectionné au fil des siècles à travers les cultures anciennes. Leurs précurseurs, les jardins de la Renaissance italienne, alliaient harmonie et perfection des proportions. Les voyageurs qui visitaient l'Italie admiraient beaucoup la façon dont les jardiniers de ce pays mariaient architecture, sculpture, fleurs, verdure, arbres et plans d'eau pour former un tout parfaitement équilibré. Pendant les deux siècles suivants, les architectes ont adapté ce style de jardins; les Anglais en ont préféré une expression plus libre pour incorporer les éléments du milieu naturel dans la conception de leurs jardins, et les Hollandais en ont réduit les dimensions imposantes pour en agrémenter leurs propriétés plus petites. C'est toutefois les Français qui ont perfectionné l'art du jardin jusqu'à son apogée avec la construction des jardins de Versailles, commandés par Louis XIV et conçus par Le Nôtre. Il a fallu 50 ans pour les aménager et le roi lui-même en établit un plan pour que les visiteurs puissent profiter de ces jardins.

Le jardin à la française se fonde sur les quatre principes suivants : logique, ordre, discipline et beauté. Son aménagement rigoureux reflète les trois premiers principes, tandis que sa beauté réside dans l'agencement des plantes au sein de cet aménagement. Les architectes-jardiniers privilégiaient les formes géométriques et symétriques et attachaient une importance toute particulière au contraste des verts, à la hauteur des plantes et à la différence des textures du feuillage.

Le jardin à la française obéissait à des règles qui en régissaient les dimensions et la disposition des plantes. Le terrain était agencé en carrés ou en rectangles qui étaient divisés en parterres de même taille par un réseau de larges sentiers. Les parterres étaient surélevés et bordés de plantes aromatiques, de buissons ornementaux ou de fleurs. Ces parterres étaient divisés en plus petits compartiments qui comprenaient à leur tour d'autres compartiments et formes parfaitement symétriques. Tous les jardins, de grande ou de petite taille, étaient aménagés selon ce plan. L'ouvrage intitulé <<La Nouvelle Maison Rustique>>, et publié en France dans les années 1750, donne des règles et des dimensions très précises, et notamment la largeur des sentiers, des parterres et des compartiments. Ces règles régissaient également l'aménagement des potagers, des vergers, des jardins d'agrément et des jardins de plantes médicinales de l'époque.

Le jardin à la française du dix-huitième siècle n'était pas seulement perfectionné sur le plan de la conception, mais également sur le plan technique. Les jardiniers français transformaient les matières organiques en compost, faisaient venir de la terre végétale de régions plus fertiles, se servaient de serres et de couches chaudes, pratiquaient la rotation des cultures et utilisaient des plaques de gazon pour faire les pelouses. Leurs pratiques perfectionnées, dont Versailles était le modèle, ont influencé le jardinage dans toute l'Europe et, éventuellement, dans le Nouveau Monde.

Ce style de jardin particulièrement complexe ne pouvait se « transplanter » tel quel dans une colonie, et il a fallu adapter la notion du jardin à la française « par excellence » aux  conditions qui prévalaient à Louisbourg. Le jardinage dans la ville fortifiée se bornait surtout à la culture du potager, et ce pour des raisons évidentes. La plupart des parcelles de terre à l'intérieur des murs de la ville étaient de petite taille et ne se prêtaient donc qu'à la culture du potager, fort utile. Qui plus est, un grand nombre de plantes que les colons avaient l'habitude de faire pousser en France ne pouvaient survive à Louisbourg vu la saison de croissance humide et courte. Enfin, comme le sol mince et acide et l'été de courte durée ne permettaient pas une agriculture à grande échelle, c'est surtout la nécessité de survivre qui a déterminé le type de jardinage pratiqué dans la colonie.

Comme Louisbourg dépendait de sources extérieures (France, Québec, Acadie et Nouvelle-Angleterre) pour le gros de son approvisionnement alimentaire, tout ce qui pouvait être cultivé sur place était donc particulièrement apprécié. En 1744, à la suite de la déclaration de la guerre entre la France et la Grande-Bretagne, les corsaires ennemis et une mauvaise récolte au Québec incitèrent les résidants de Louisbourg à tirer davantage parti de leurs petits jardins.

D'après les plans de Louisbourg dressés au 18e siècle, il y avait une centaine de jardins à l'intérieure de la forteresse à l'époque. On voit clairement sur ces plans que les jardins avaient conservé des éléments caractéristiques du style français, en particulier les massifs carrés et rectangulaires divisés par de petits sentiers. Les inventaires et les dossiers de poursuites judiciaires relatives à des biens immobiliers contiennent également des précisions sur les dimensions et les emplacements des jardins. Forts des renseignements de ces documents et de leurs connaissances de l'art du jardin à la française, les chercheurs et les jardiniers de la Forteresse ont conçu et aménagé cinq jardins d'époque.

Le jardin classique de l'ingénieur en chef de Louisbourg, Étienne Verrier, reflète bien la position sociale importante dont jouissait ce dernier au sein de la société coloniale. La formation artistique de l'ingénieur transparaît dans les larges sentiers de gravier, la disposition symétrique des parterres et le cadran solaire servant de point central. En même temps, la forte concentration de légumes, d'herbes et de plantes médicinales traduit le côté utilitaire qu'il faut donner au jardin

Le jardin conçu pour l'officier Michel De Gannes est plus sobre que celui de l'ingénieur. De Gannes, né dans la colonie et père de six enfants, possède un jardin plus utilitaire que beau, tout en étant aménagé selon les principes du jardin à la française. Les sentiers sont toutefois plus étroits et les parterres surélevés sont délimités par de simples planches.

Une fois la conception des jardins terminée, les chercheurs se sont de nouveau penchés sur les sources du 18e siècle pour choisir un assortiment de plantes adaptées. <<La Nouvelle Maison Rustique>> contenait la liste des plantes potagères les plus cultivées à l'époque, et il était fort plausible que des semences de ces plantes aient pu être amenées de la mère patrie à Louisbourg. Le recensement de l'Île Royale effectué en 1752 s'est également révélé fort utile, puisqu'il mentionne que des choux, des navets, des fèves, des pois, des potirons et des racines de toutes sortes étaient cultivés dans diverses parties de l'île. Les livres de cuisine de l'époque donnent également une bonne idée des légumes et des herbes qui entraient couramment dans la composition des plats. Nous savons, par exemple, que la pomme de terre ne faisait pas partie du régime alimentaire courant au 18e siècle, et que la tomate fut considérée comme bonne à manger que bien longtemps après.

Les listes de plantes provenant de la Nouvelle-Angleterre pouvaient également être des sources utiles en raison des échanges commerciaux qui se faisaient à l'époque entre Louisbourg et les colonies américaines. De même, l'analyse de semences trouvées au cours de fouilles archéologiques a révélé que certains produits alimentaires étaient disponibles, même si on ne peut déterminer s'ils étaient cultivés sur place ou importés. Comme au 18e siècle les agents royaux encourageaient les expériences tentées  avec les espèces indigènes, il y a toutes les raisons de penser qu'on aurait pu transplanter des plantes du Nouveau Monde dans les jardins pour en connaître les vertus et l'utilité.

Des herbes et des plantes médicinales de toutes sortes sont cultivées et utilisées à Louisbourg, comme elles l'ont été il y a 250 ans. Certaines entraient dans la préparation des médicaments, d'autres servaient de teintures et de produits de beauté, ou étaient utilisées lors de cérémonies religieuses ou dans la cuisine. En fait, beaucoup de ces herbes et de ces plantes avaient été apportées dans le Nouveau Monde par les colons sous forme de semences, de boutures et de racines. Un certain nombre d'entre elles poussent d'ailleurs aujourd'hui à l'état sauvage au Cap-Breton, comme la ciboulette, l'aulnée, le carvi, la chicorée, le panais et l'angélique.

L'angélique est particulièrement intéressante car, introduite jadis par les Français, elle est considérée aujourd'hui comme une mauvaise herbe nuisible. Il y a deux siècles cependant, on la considérait comme une plante à usages multiples fort utile. En médecine, l'angélique était un remède contre le rhume, la bronchite chronique, la pleurésie, la colique, le rhumatisme et les troubles rénaux; on l'utilisait aussi pour empêcher la contagion et purifier le sang. On s'en servait également beaucoup en cuisine; ces tiges confites, soit trempées dans du sucre, faisaient des friandises; coupées, elles pouvaient se préparer comme les asperges. Ses feuilles, fraîches ou séchées, pouvaient se mettre dans les soupes ou les ragoûts; on en faisait aussi de la tisane. Tout comme aujourd'hui, l'angélique était alors une plante aromatique qui avait une valeur marchande puisqu'elle servait à parfumer les vins et les liqueurs; on l'utilisait même parfois dans la fabrication de parfums. Il ne faut pas oublier non plus ses racines, qui donnaient une teinture jaune clair.

La saponaire ou herbe à savon est une autre plante fort utile cultivée dans les jardins de Louisbourg. Elle contient une substance active, la saponite, qui mousse comme du savon quand on fouette ses feuilles ou ses racines. Elle possède la propriété de nettoyer en douceur, et on s'en sert aujourd'hui dans des laboratoires de conservation pour nettoyer de vieux matériaux fragiles.

La rhubarbe ne servait qu'à des fins médicales au 18e siècle, et ce n'est qu'à la fin de la seconde moitié de ce siècle qu'on commença à en faire des tartes et des confitures. On ne faisait pas non plus le même usage du houblon il y a 200 ans. Aujourd'hui, le houblon sert uniquement à la fabrication de la bière, mais, à l'époque, on le buvait sous forme de tisane, comme somnifère ou pour soigner les pulsions sexuelles anormales.

Les utilisations faites des plantes sont à la fois multiples et fascinantes, et leur longue histoire est profondément ancrée dans la tradition, la légende et la superstition. L'aménagement de jardins d'époque à la Forteresse-de-Louisbourg fournit une occasion d'interpréter et de faire revivre cet aspect de la culture et des traditions françaises dans le Nouveau Monde au 18e siècle.